Le récit habituel voit l’IA comme une faucheuse de postes. Une étude d’Indeed Hiring Lab propose l’inverse : dans une partie de l’économie américaine, le danger n’est pas l’automatisation, c’est la pénurie de travailleurs. Le débat tombe pile au moment où le taux de participation à la population active vient de chuter à 61,5 %, son plus bas niveau hors pandémie depuis 1976, selon des données relayées par Fortune.
Laura Ullrich, directrice de l’économie chez Indeed Hiring Lab, y voit d’abord un problème d’offre de travail. « Il ne reste tout simplement pas assez de travailleurs pour occuper les postes que les employeurs proposent », résume-t-elle.
Points clés
- Le taux de participation à la population active américaine est tombé à 61,5 %, plus bas hors pandémie depuis 1976.
- Indeed projette un recul de 3,7 % (5,9 millions de travailleurs) de la population active entre 2025 et 2032.
- L’IA jouerait surtout un rôle indirect via la hausse des investissements, sans remplacement massif de postes à ce stade.
- Les études de la Fed de San Francisco et de la BCE constatent des effets encore limités de l’IA sur l’emploi.
Une pénurie qui change le diagnostic
Ullrich distingue deux scénarios pour expliquer une baisse des embauches : un manque de demande, ou une offre insuffisante. Son constat penche nettement vers la seconde hypothèse. L’analyse s’appuie sur un rapport de mai 2026 au titre programmatique, The Great Mismatch, qui projette un recul de la population active d’environ 3,7 % (soit 5,9 millions de travailleurs) entre 2025 et 2032, avant un rebond partiel.
Deux forces tirent cette contraction : les changements de politique migratoire et ce qu’Ullrich appelle le « demographic cliff », la falaise démographique du départ massif des baby-boomers à la retraite. Dans son scénario le plus sombre, le rapport anticipe une hausse du chômage agrégé de 0,5 à 3,5 points d’ici 2040, jusqu’à frôler les 8 %.
La pression ne frappe pas au hasard. L’information, la finance et les services professionnels concentrent les salariés les plus jeunes, donc les plus exposés à l’IA. À l’opposé, l’administration, la santé, l’éducation et la construction vieillissent vite et peinent à recruter.
L’IA en rustine, pas en remède miracle
Personne ne vante ici une armée de robots prête à remplacer les humains du jour au lendemain. Ullrich va jusqu’à dire qu’elle ne croit pas voir « beaucoup d’agents IA faire le travail que les gens faisaient, pour l’instant ». L’effet actuel se joue ailleurs : les entreprises gonflent leurs dépenses d’investissement, et cette hausse du capex compense une partie de la demande de main-d’œuvre. « C’est un impact indirect de l’IA », précise-t-elle.
Le rapport trace deux trajectoires jusqu’en 2040. Dans la première, l’IA détruit un volume important d’emplois. Dans la seconde, elle complète le travail humain et crée de nouvelles tâches. Dans les deux cas, la vraie question reste la même : les entreprises arriveront-elles à pourvoir leurs postes pendant que le vivier se vide ?
L’aide à domicile sert d’exemple de tension structurelle. La demande grimpe avec le vieillissement, mais les salaires n’ont pas suivi. Pour Ullrich, c’est un « problème d’inadéquation » : l’IA peut mieux apparier besoins et candidats, elle ne fabrique pas les candidats manquants.
Des signaux encore fragmentaires
Le tableau demande de la prudence. Une étude de la Réserve fédérale de San Francisco sur les offres d’emploi n’a trouvé que peu d’indices d’un recul de la demande de travail nettement imputable à l’IA. Une étude de la BCE publiée en juin 2026 conclut elle aussi à des effets encore limités sur l’emploi et les salaires américains, malgré des reculs dans certains métiers très exposés.
À ce stade, le sujet tient donc moins à une vague de licenciements généralisée qu’à un déséquilibre entre postes ouverts, démographie et spécialisation des métiers. L’IA n’y serait pas la coupable désignée, mais la variable d’ajustement d’un manque de bras que l’économie américaine commence tout juste à chiffrer.